Une si simple histoire : divagation d’un esprit, 35 jours après la fuite de Ben Ali
On a commencé la révolution sans vous, au début vous étiez encore dans les camps des passifs-assassins, ou des complices assassins, les degrés diffèrent certes, mais le résultat est le même. D’ailleurs pendant 23 ans de dictature sanguinaire vous étiez les complices de Ben Ali que ce soit directement : vos mains sont encore tachées de sang, un sang qui n’a pas encore séché et qui ne séchera jamais, ils vous marquera à jamais , ou bien indirectement : vous étiez les passifs non soucieux des malheurs de votre peuple, « évite ma tête et frappe ailleurs » vous disiez, ou encore, « chaque peuple à ce qu’il mérite, après tout Ben Ali n’est pas si mauvais que ça, » « on est un tout petit pays, marchons molo-molo, des pauvres y en a partout, et politiquement c’est pas la Corée du nord non plus n’exagérons pas », « n’écoutez pas ce que ces abrutis disent, ces vendus, eh mais franchement critiquer son pays à tort et à travers, c’est du patriotisme ça ! Arrêtez de nuire à l’image de notre pays. »
Moi je suis un abruti, je l’avoue, je le suis encore d’ailleurs, et oui je suis un vendu, si la définition du patriote c’est d’avoir soutenu un dictateur pendant 23 ans et d’avoir défendu les choix d’un parti fasciste, et ben je suis vendu et je le resterai jusqu’à ce que mon pays soit démocratique et laïque.
Au début de la révolution vous avez parlé d’exagération et d’une crise mondiale qui a touché même les plus grands comme si nos problèmes ont commencé uniquement depuis 3 ans, « les Trabelsi ,les Chiboub, les Materi et toute la mafia qui pille le pays, c’est des légendes urbaines, » « eh oh ! N’oublions pas qu’ils font travailler des milliers de familles, ils investissent ici dans le pays, ils auraient pu investir ailleurs non ? » Ça c’est la première théorie. Passons à la deuxième théorie : « des corrompus y en a partout, tant qu’il y aura des Hommes y aura des méchants et des gentils, le problème n’est pas Ben Ali, mais c’est son clan, il est mal conseillé le pauvre, il est mal entouré c’est tout, n’écoutez pas ce que disent les abrutis ils exagèrent. Non la corruption n’est pas monnaie courante en Tunisie, la preuve on mange à sa faim Hamdoullah, Dieu soit loué, vous savez en Tunisie, on ne meurt pas de faim, avec un dinar, tu achètes un bol de Lablabi [1]et tu dors le ventre plein, Hamdoullah, regardez en Afrique !
-mais on est en Afrique ! On n’est pas en Europe non ?!
- mais non, tu sais bien de quoi je parle, je veux dire l’autre Afrique.
- ah bon je ne savais pas qu’il y en avait deux, désolé !
- mais non, l’autre Afrique, celle d’en bas, regardez là-bas comment les gens meurent de faim.
- vous avez raison, ils n’ont pas de « lablabi » là-bas les pauvres.
Et Ben Ali se sauva un certain 14 janvier, et le monde distingua les vrais abrutis des faux.
Entre le 17 décembre et le 14 janvier, Ben Ali le démocrate, le patriote, l’honnête mais mal conseillé, déclencha une répression sans merci. Il vous a mis dans l’embarras, au début, vous avez opté pour la politique du cul entre deux chaises, « manifestez sans casser » vous disiez !!!
- oh mon Dieu ils sont en train de détruire ma Tunisie !, touchez pas à ma Tunisie !
D’ailleurs ils n’ont pas touché à votre Tunisie, celle qui a été mis-à-feu c’est l’autre Tunisie, la Tunisie des fonds, des faubourgs, la Tunisie que ne vous connaissez que sur la carte et encore…
Rappelons-nous un certain examen de géographie lors du concours de la 9iéme année de base, un certain juin 1998, où on vous a demandé entre autres de placer sur la carte de la Tunisie, les noms des villes correspondantes.
« Cet exercice est un cadeau pour nos chers enfants, ainsi déclara un haut responsable du ministère de l’éducation de Ben Ali avec fierté, hélas il connaissait mal ses enfants, comme c’est souvent le cas».
Vous avez dénoncé la violence, oh que c’est gentil !, en oubliant tout de même de préciser au passage que ceux qui tuaient, qui torturaient, qui cassaient, étaient les chiens de Ben Ali, et non les manifestants, un détail important, que vous avez oublié de mentionner, de bonne foi, je le confirme.
C’est eux les casseurs, La fierté de la Tunisie de Ben Ali, les policiers, les monstres aux costumes bleus, les policiers qui ont tué 200 morts en 23 jours et qu’on a remercié par la suite avec une augmentation de salaire de 200 dinars, c’est-à-dire qu’on on a évaluée à un dinar le tunisien mort.
Cher Tunisien, à qui on dédiait les chansons patriotiques et les poèmes, toi à qui Sofia Sadek et Latifa Arfaoui, les divas mauves[2], dédiaient leurs chansons, toi à qui Lotfi Bochnak disait : « ô tunisien libre et authentique, tu resteras fier et digne à jamais ! ». Et bien cher tunisien, on t’a évalué à un dinar, un « dannous » comme on dit chez nous, un dinar : le prix d’un « lablabi », finalement tout est histoire de « Lablabi ».
A l’humiliation faite aux tunisiens, les habitants de Kasserine ont dit non, les descendants des, Frachichs , les descendants de Takfarinas ont pris la relève à ceux de Sidi Bouzid, les descendants de Ben Ghdhehom. La flamme de la résistance est arrivée à Tela et à Kasserine, des jeunes, des enfants, des moins jeunes des femmes, occupèrent les rues et crièrent : vive la Tunisie !
« Mais pourquoi ces manifestations nocturnes, c’est louche franchement ! Y a un truc qui se prépare ! »
« Si vous êtes de bonne foi, manifestez le jour pas la nuit » !
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Aux marches pacifiques et aux slogans « vive la Tunisie ! », Ben Ali répondu pacifiquement, sans bruits ni grabuge, mais avec des snipers, les morts tombèrent, Med Amine Mbarki 14 ans a eu l’honneur d’être le premier à nourrir en sang la terre de ses ancêtres.
Les snipers de Ben Ali n’ont fait qu’appliquer ce qu’on chante dans l’hymne tunisien, dans « Homat âl himah », c’est bien écrit « bien que nous mourrions, la patrie vivra ! » ? Et bien c’est fait ! Votre rêve s’est enfin réalisé, merci qui ? Merci Ben Ali !!!
Les morts se succédèrent, 50 en une soirée, les images des morts, des corps déchiquetés, des cadavres jetés çà et là, à même le sol, dans ce qui ressemble à un Hôpital à Kasserine , ont atteint vos cœurs sensibles ! Derrière vos claviers vous n’en pouviez plus, « Pâté et croissant zine t’es un sacré méchant ! ».
Le monde a les yeux braqués sur la Tunisie, France 2, TF1, canal plus, CNN, euro news ou encore la BBC, vos bibles en quelques sortes évoquent la bravoure du peuple tunisien, le monde entier est séduit par ce petit peuple, petit en nombre. Là, le choix est fait, c’est bon, désormais c’est le « à bas Ben Ali ! Leïla, casse- toi sale garce ! vive sidi bou si bou eh en fait comment ça se prononce ?
- sidi Boussaid !
- vive sidi boussaid ah pardon sidi bouzid, c’est pareil vive sidi bouzabsaid!
Le 14, Ben Ali s’est sauvé, on klaxonnait, on exultait sa joie.
La suite vous la connaissez, premier sit-in à la Kasbah, les voix de nos amis jusque là soucieux de redorer leurs images tellement salies par 23 ans de complicité avec Zine le méchant, ressurgirent :
- Qu’est-ce qu’ils sont venus faire à la Kasbah de Tunis eux ?
- Réclamer la fin de la dictature.
- Mais ils sont cons ! Ben Ali est parti ! que demandent-t-ils de plus ? ils sont comme ça les arabes, tu leur tends la main, ils réclament tout le bras!
- Le dictateur est parti pas la dictature, faites- vous la différence entre un dictateur et un régime dictatorial vieux de 55 ans, chers intelligents ?
- N’importe quoi, on ne passe pas d’une dictature à une démocratie en une semaine !
- Certes, mais le long chemin commence par un pas, ce n’est pas en dormant qu’on le fera, ou en déléguant nos pouvoirs à une bande d’assassins et de voleurs. Ah j’ai oublié d’ajouter qu’ils réclament aussi la dissolution du R.C.D
- Mais n’importe quoi ! on ne commence pas une démocratie par l’interdiction d’un parti.
- Ah oui ! parce que le R.C.D est un parti politique maintenant ? Ce n’est pas une association de malfaiteurs ? ok supposons que c’est un parti, le parti d’Hitler n’a t-il pas été dissout après la deuxième guerre mondiale ?
- Tu exagères là, tu éxagèresssssssssssss !
- Oui, j’exagère, de la même manière que quand je qualifiais Ben Ali d’assassin et son miracle économique de foutaise ! vous aviez dit aussi ex-a-gé-ra-ti-on, non ? !
Et les insultes, fusa, bande de « jboura » rentrez chez vous ! Vous polluez la capitale ! Sales… rentrez chez vous, vous nuisez à l’image du pays, on ressort le jargon d’avant le 14 janvier et qu’on croyait parti avec Ben Ali : « khomeje »[3] « nouzouh[4] », « jboura [5]» et j’en passe….
- Ce que vous qualifiiez là de « jboura » et « nouzouh », c’est grâce à eux qu’aujourd’hui vous êtes libres, que les voleurs se sont sauvés.
- Non, on a tous participé à la révolution, d’une façon ou d’une autre.
- La victoire a milles pères et milles mères, seule la défaite est orpheline!
- Tu sous-entends quoi par-là ?
- Tu le sais très bien. Ecoute ces gens là, ce ne sont pas des tirailleurs sénégalais pour que vous les jetiez une fois qu’ils vous ont conduit vers la victoire ! et vous n’êtes pas les colons pour le faire, jusqu’à nouvel ordre, ce pays appartient à tout le monde, y’a pas d’Hommes et de sous Hommes, ok !
Et s’ensuit le deuxième sit-in et les insultes se transformèrent en violence et lynchage, je m’y attarderai pas, ça ne sert absolument à rien.
On a commencé la révolution sans vous, on la terminera sans vous, et depuis quand on comptait sur vous ? Et depuis quand vous nous étiez d’une quelconque utilité ?
La marche vers la liberté est encore longue, on commettra des erreurs, cela va de soi, mais on a l’honneur de se battre. Et une fois la liberté et la dignité acquises, vous les partagerez avec nous. Tout simplement parce qu’on on est tous des tunisiens, ce pays est pour tous, et la liberté aussi, on n’est pas rancuniers, vous ne seriez pas là si on l’était.
Un tunisien, abruti, vendu, jabri, nouzouh , houkech, et fier de l’être.
[1] Une soupe épicée à base de pois-chiche et d’harissa qu’on mange avec du pain.
[2] Le mauve est la couleur préférée de Ben Ali.
[3]« Les Sales » en dialecte tunisien.
[4] « nouzouh » est un terme en arabe, qui littéralement veut dire : exode rurale. L’emploi de ce terme en Tunisie est très péjoratif, on l’utilise quand on veut insulter ou rabaisser quelqu’un en lui rappelant ses origines paysannes. Nb : la quasi majorité des tunisiens sont des «nouzouh » d’une manière ou d’une autre, ceci dit l’emploi de ce terme est très répandu. Allez comprendre quelque chose !
[5] « joboura » pluriel de « jabri », ce terme fonctionne souvent en pair avec son homologue « nouzouh » quand on traite quelqu’un de « nouzouh » on enchaîne tout de suite avec « jabri ». « jabri » veut dire inculte, sauvage, barbare, brut.
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